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Ma sœur, la serial killeuse, Oyinkan Braithwaite

Photo du rédacteur: SUCHET Doriane
SUCHET Doriane
27 févr.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 mars


J’ai découvert ce roman dans le cadre d’un cours de licence, en anglais, et le coup de cœur a été si immédiat que je me devais de lui consacrer une chronique entière. Ce qui m’a séduite d’emblée, c’est sa singularité : c’était ma première immersion dans la littérature nigériane, sans oublier cette couverture magnétique qui laissait présager une œuvre hors normes.


Imaginez une sœur dont le passe-temps favori est d'éliminer ses petits amis. Imaginez que vous soyez celle que l’on appelle systématiquement pour effacer les traces du carnage. Imaginez enfin que ladite sœur ait la désinvolture de ne jamais vous aider, ni même de justifier ses actes. C’est précisément dans cet univers acide et singulier que nous plonge ce court roman.


Dès les premières pages, la répétition s'installe comme une routine glaçante : ce n'est pas la première victime d'Ayoola, et ce n'est certainement pas la première fois que notre narratrice s'attelle au nettoyage.

Notre protagoniste, Korede, est une infirmière exemplaire le jour. Mais la nuit, elle devient l'ombre de sa sœur, récurant les scènes de crime avec une précision chirurgicale. Ce contraste est fascinant : l'autrice y installe un dilemme moral profond où la conscience professionnelle et l'éthique se heurtent violemment à l'amour fraternel.


Cependant, l'équilibre précaire de Korede bascule lorsque Ayoola, sérial killeuse de cœurs (au sens propre), jette son dévolu sur Tade, le médecin-chef de l'hôpital et patron de Korede. C'est aussi, accessoirement, l'homme pour qui Korede nourrit des sentiments secrets.


Tout l'univers de notre infirmière se retrouve alors sens dessus dessous. Doit-elle sauver l'homme qu'elle aime ou protéger les liens du sang ? Cette question s'infiltre insidieusement dans l'esprit du lecteur : jusqu'où irions-nous pour protéger les nôtres ? Pourrions-nous condamner un innocent, ou sacrifier notre propre bonheur, par pure loyauté familiale ?


L’autrice ne cherche pas à nous imposer une réponse morale. Elle se contente de planter une graine. Si, de l'extérieur, le choix de la justice semble évident, qu'en serait-il si nous tenions l'éponge et l'eau de Javel ? Ce roman nous place face à nos propres zones d'ombre, et c'est là toute sa force.


L’écho des vers perdus :


               Il y a cependant un élément qui fait basculer le récit d'un simple thriller vers une tragédie psychologique : la découverte de la poésie de la dernière victime. Pour Ayoola, cet homme n'était qu'un obstacle, une erreur de parcours vite effacée à coups d'eau de Javel. Mais pour Korede, il devient un fantôme de papier.

En découvrant les mots laissés par ce défunt, sa sensibilité et sa vulnérabilité, Korede ne nettoie plus seulement un "bazar" anonyme. Elle réalise qu'elle est en train d'effacer une âme, une voix qui avait encore des choses à dire au monde. Cette poésie agit comme un miroir déformant : plus les vers de la victime sont beaux, plus l'acte de sa sœur lui apparaît dans sa laideur absolue.


Cette dimension poétique retranche Korede dans un isolement total. Sa culpabilité ne naît plus seulement de l'illégalité de ses actes, mais d'une profonde empathie pour celui qui n'est plus. Elle porte seule le poids de cette beauté gâchée, tandis qu'Ayoola continue de vivre avec une légèreté révoltante, presque amnésique.


Dès lors, le dilemme change de nature. Il ne s'agit plus uniquement de choisir entre sa sœur et un homme, mais entre la loyauté du sang et la réparation d'une injustice. Chaque poème lu est une accusation silencieuse qui résonne dans l'esprit de notre infirmière. Comment continuer à protéger celle qui détruit l'art et la vie avec autant d'insouciance ? La poésie devient ici l'arme du crime la plus redoutable, car elle est la seule chose que Korede ne peut pas récurer.


Brève analyse phonologique :


Un autre détail m'a particulièrement frappée : la capacité d’Ayoola à "jouer" de son accent nigérian face à la police. Pour Korede, c’est une preuve de plus de la duplicité de sa sœur. D'un point de vue phonologique, cette transition est fascinante.


Ayoola délaisse plusieurs fois son anglais globalisé et "élitiste" pour adopter une prosodie plus marquée, typique du Nigérian English ou du Pidgin. On observe une simplification des diphtongues en monophtongues et un passage à un rythme syllabique (isochronie syllabique) au lieu du rythme tonique habituel de l'anglais standard. Ce "code-switching" lui sert de bouclier social : en exagérant ses traits linguistiques locaux, elle se construit une image d'innocence, de vulnérabilité ou de simplicité qui désarme totalement les policiers et les enquêteurs. C’est une performance vocale qui renforce l'exaspération de Korede, témoin impuissante de ce théâtre sonore, bien qu’elle l’ai elle-même adopté face aux policiers.

 

               En définitive, la plus grande force de ce roman réside dans sa brièveté et son accessibilité. Oyinkan Braithwaite réussit le tour de force de condenser une tension psychologique extrême en moins de 250 pages, sans jamais sacrifier la profondeur de ses personnages. C’est un récit incisif, qui se dévore d'une traite et qui ne s'embarrasse d'aucune fioriture.

Cette lecture restera pour moi l'une de mes plus belles découvertes littéraires. Elle a agi comme un déclic, me donnant une envie irrépressible d'explorer davantage les littératures d'horizons moins familiers. Ma sœur, la sérial killeuse prouve qu'on n'a pas besoin de pavés de 600 pages pour bousculer les certitudes d'un lecteur. Si vous cherchez une œuvre qui manie l'humour noir avec brio tout en questionnant la morale, n'hésitez plus : ce voyage à Lagos vaut largement le détour.

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