La mue (bande dessinée) d'Emilie Saitas

Le pèlerinage de Shikoku, circuit de 88 temples bouddhistes situés sur la plus petite des quatre grandes îles du Japon, constitue depuis plus de mille ans une pratique spirituelle majeure du bouddhisme japonais. Fondé selon la tradition par Kōbō Daishi (Kūkai), ce pèlerinage attire chaque année des milliers de fidèles, les henro, qui parcourent environ 1 200 kilomètres en quête de transformation spirituelle. Cette pratique repose sur une cosmologie bouddhiste précise : la visite des 88 temples symbolise une progression initiatique, une rencontre avec le sacré censée opérer une conversion intérieure chez le pèlerin.
En 2010, Émilie Saitas publie La Mue, une bande dessinée qui documente son propre pèlerinage à Shikoku. L'ouvrage se distingue par son approche singulière : Saitas, observatrice européenne, transpose l'expérience du pèlerinage bouddhique à travers le prisme d'une transformation personnelle qu'elle nomme explicitement « la mue ». Ce titre n'est pas anodin. La mue désigne biologiquement le processus par lequel un animal se dépouille de sa peau ou de son exosquelette pour en acquérir un nouveau. Appliquée au pèlerinage, elle évoque une métamorphose : le pèlerin se dépouille de son ancienne identité pour en revêtir une nouvelle. Mais cette mue, telle que Saitas la représente, est avant tout psychologique et intime, un processus de transformation du moi, plutôt qu'une adhésion à un système spirituel collectif.
La mue apparaît d'abord comme titre, puis comme concept structurant. Elle n'est pas présentée comme une rupture soudaine, mais comme un processus graduel. Les premières pages montrent une Saitas hésitante, fatiguée, confrontée aux difficultés physiques de la marche. Au fil des temples, des rencontres, des paysages, quelque chose se transforme. Ce n'est pas une épiphanie mystique, la BD ne propose pas de moment de grâce bouddhiste, mais plutôt une accumulation de petits changements : le regard s'affine, le corps s'adapte, la relation à l'environnement se modifie. La mue progresse ainsi par strates, comme une peau qui se renouvelle graduellement.
Cette structure narrative révèle une première tension : Saitas organise son récit selon la logique du pèlerinage bouddhiste (les 88 temples, le circuit fermé), mais elle le remplit d'une introspection psychologique qui n'est pas nécessairement bouddhiste. Le pèlerinage devient prétexte à l'exploration du moi. Les temples ne sont pas des lieux de prière collective, mais des jalons d'une quête personnelle. Cette réorientation est subtile mais décisive : le sacré bouddhiste se voit doublé, voire remplacé, par une quête de sens individuelle.
La Mue est une autobiographie graphique : Saitas raconte sa propre expérience du pèlerinage. Mais cette autobiographie n'est pas naïve. Saitas est consciente de son statut d'observatrice, d'étrangère, de dessinatrice. Cette conscience structure la narration.
Le point de vue est celui de Saitas elle-même, mais médiatisé par le médium de la BD. Les bulles de pensée permettent d'accéder à son introspection : doutes, peurs, joies, découvertes. Mais ces pensées ne sont jamais présentées comme des vérités absolues. Elles sont fragmentaires, souvent contradictoires, reflétant l'incertitude d'une conscience en transformation. La BD capture ainsi l'ambiguïté de la mue : ce n'est pas un processus clair et linéaire, mais un mouvement chaotique, parfois douloureux, souvent confus.
Le silence graphique joue aussi un rôle majeur. Certaines planches sont presque dépourvues de texte, laissant les images parler seules. Ces moments de silence correspondent souvent aux instants de transformations majeurs : face à un paysage sublime, dans un temple vide, lors d'une rencontre silencieuse. Le silence graphique signale que la transformation échappe au langage, qu'elle relève de l'expérience brute, non médiatisée par les mots.
Saitas maintient également une certaine distance ironique vis-à-vis de son propre récit. Elle ne se présente pas comme une héroïne spirituelle, mais comme une femme ordinaire, souvent maladroite, parfois ridicule. Cette ironie est importante : elle empêche la BD de basculer dans le sentimentalisme ou la spiritualité de pacotille. La mue n'est pas glorifiée ; elle est montrée dans sa réalité quotidienne, banale, parfois comique.



Commentaires