N. de Stephen King : une obsession contagieuse

Plus j’avance dans mes lectures de Stephen King, plus je me rends compte d’une chose : je suis une lectrice de pavés. Ses romans me happent, me laissent le temps de m’attacher, de comprendre, de m’inquiéter. Ses nouvelles, elles, me laissent souvent avec l’impression d’avoir tendu la main vers quelque chose que je n’ai pas pu attraper et « N. » de Stephen King n’a pas dérogé à la règle...
Nous suivons le Dr Bonsaint, un psychiatre confronté à un patient pas comme les autres, désigné simplement par l’initiale N. Ses troubles sont lourds : TOC envahissants, pensées suicidaires, hallucinations, insomnies, obsessions en cascade. Jusque-là, un dossier clinique difficile mais presque classique. Sauf que N. a une explication à tout cela : quelque part, dans un lieu précis, se cache un portail vers un autre monde. Et lui s’en dit le « gardien », investi d’une responsabilité écrasante dont dépendrait rien de moins que l’équilibre du monde.
Et c’est là que tout se joue. Est-ce un délire d’une cohérence troublante, ou la vérité que personne d’autre ne veut voir ?
C’est la grande force de cette nouvelle, et je lui rends justice sur ce point : elle ne cherche pas le sursaut facile. L’horreur est psychologique, et elle fonctionne parce qu’elle part d’un trouble réel. Les TOC ne sont pas un décor, ils sont moteurs du récit. Les rituels, la peur que le moindre geste mal exécuté déclenche une catastrophe, l’épuisement : tout sonne juste, et on finit par ressentir cette pression, ce besoin de « bien faire » pour que rien de terrible n’arrive.
Et surtout, King pose une question qui dérange : et si l’obsession se transmettait ? À force d’écouter N., de lire ses mots, de chercher à comprendre, le lecteur, et le psychiatre, risquent de basculer à leur tour. Le malaise vient de là. On referme le livre avec l’envie de vérifier, de compter, de s’assurer que tout est en ordre. Je ne dis pas que j’ai eu un comportement bizarre en rentrant chez moi, mais je ne dis pas non plus le contraire.
J’ai beaucoup aimé la façon dont King traite le lien entre Bonsaint et N. On est loin du thérapeute omniscient qui diagnostique et rassure. Ici, le psychiatre est humain, dépassé, parfois fasciné. La frontière entre soigner et se laisser contaminer devient poreuse. À quel moment un professionnel qui écoute un récit délirant commence-t-il à douter de ses propres certitudes ?
La forme du récit renforce cette ambiguïté. La nouvelle prend tour à tour la forme d’un journal intime et d’échanges épistolaires, en alternant les points de vue. On n’a pas l’impression qu’on nous raconte une histoire : on a l’impression d’avoir mis la main sur des preuves écrites d’une affaire qui aurait mal tourné. Ce choix donne un côté documentaire, presque dossier d’enquête, qui rend l’ensemble totalement crédible alors que l’histoire est, avouons-le, complètement absurde.
Voilà où les choses se gâtent. Cette nouvelle est assez précipitée et peu approfondie, et pour moi, cela crée une vraie confusion. Les alternances de points de vue, très efficaces sur le principe, finissent par jouer contre le récit : on saute d’un document à l’autre sans avoir le temps de s’installer, et certaines informations restent dans l’ombre.
Et c’est là que ma frustration est la plus grande. L’idée de départ est merveilleuse. Un gardien, un portail, un autre monde, un psychiatre, une obsession qui vacille : il y avait de quoi construire un roman entier. Qui est vraiment N. ? Que protège-t-il exactement ? Que se passe-t-il de l’autre côté ? J’aurais voulu des réponses, ou au moins plus de pistes, plus de détails, plus de matière pour nourrir mon imagination. À la place, je suis restée sur ma faim, avec des questions plein la tête et personne pour y répondre.


Commentaires