L'oiseau qui boit des larmes : Pourquoi parle-t-on de "Tolkien coréen" ?

S'attaquer à L'Oiseau qui boit des larmes, c'est un peu comme essayer de décrire une nouvelle couleur : c'est une expérience de fantasy qui ne ressemble à rien de ce qu'on a l'habitude de lire en Occident. Lee Young-do n'a pas juste écrit un livre, il a bâti un monument.
On ne va pas se mentir, dès qu'un auteur de fantasy construit un univers un peu solide ailleurs qu'en Europe, les éditeurs dégainent l'étiquette "Le Tolkien de ...". Mais pour Lee Young-do, l'analogie dépasse le simple argument de vente.
Comme J.R.R. Tolkien l'a fait avec les mythologies nordiques et anglo-saxonnes, Lee Young-do a puisé dans le folklore coréen pour créer une cosmogonie entière. Il n'a pas copié les Elfes ou les Nains mais réinventé des archétypes à partir des légendes de la péninsule. Ce n'est pas "du Tolkien", c'est une démarche tolkienienne : créer un socle culturel pour un genre qui, en Corée, n'avait pas encore ses lettres de noblesse dans les années 2000.
L'une des plus grandes forces du tome 1, c'est de nous sortir de notre zone de confort "Médiéval-Fantastique" habituelle. Ici, on suit quatre races distinctes, chacune avec une philosophie et une biologie propre :
Les Humains : Classiques ... mais pas vraiment. Ils sont ici les "rois de la survie", mais souvent perçus comme fragiles.
Les Rekkon : Des géants à tête de poulet, obsédés par les défis personnels et terrifiés par... l'eau. Imaginez des guerriers capables de raser une forteresse mais qui font une syncope devant une flaque de pluie. C'est brillant, drôle et terrifiant.
Les Tokebi : Des farceurs qui manipulent le feu pour créer illusions et stratagèmes, et ne peuvent pas mourir (enfin, techniquement). Ils apportent une légèreté presque philosophique au récit.
Les Nagas : Des êtres reptiliens semi-immortels vivant dans une jungle interdite. C'est ici que l'enjeu politique et émotionnel devient brûlant.
Le cœur (littéralement) de ce premier tome réside dans la pratique de l'extraction du cœur chez les Nagas. À leur majorité, ils retirent leur organe vital pour le placer dans une tour, devenant ainsi pratiquement immortels.
C'est là que Lee Young-do nous bouscule. Le Naga "sans cœur" n'est pas forcément méchant, il est juste déconnecté de sa propre vulnérabilité. En externalisant leur vie, les Nagas ont créé une société d'une efficacité glaciale, mais dénuée d'empathie réelle.
Et puis, il y a Ryun, le Naga qui a gardé son cœur. Sa présence dans le groupe est une métaphore puissante de notre humanité : celui qui garde son cœur est celui qui peut souffrir, certes, mais c'est aussi le seul capable de ressentir la véritable compassion. Dans nos sociétés actuelles, où l'on nous demande souvent d'être productifs, froids et "optimisés" comme des machines (ou des Nagas sans cœur), le personnage de Ryun résonne comme un cri de résistance.
Derrière l'aventure épique, le roman est une critique acerbe de la gestion des crises et de la structure des gouvernements.
L'incapacité à coopérer : Les quatre races ont des préjugés ancestraux. Le roman montre comment la peur de l'autre (le racisme systémique) empêche de résoudre une menace globale.
La corruption du savoir : La cité des Nagas, Kiboren, est un exemple de régime totalitaire qui contrôle l'information et la biologie de ses citoyens pour maintenir l'ordre.
La quête de la divinité : Le titre lui-même fait référence à une légende sur quatre oiseaux. Celui qui boit les larmes est celui qui porte le fardeau de la souffrance des autres. C'est une réflexion sur le leadership : un bon dirigeant doit-il être celui qui ignore la douleur ou celui qui s'en abreuve pour mieux comprendre son peuple ?
Si vous en avez marre des dragons et des gobelins, vous allez être servis. Lee Young-do réhabilite le Dokkaebi (Tokebi dans le livre), cette créature de la mythologie coréenne qui n'est ni un démon, ni un dieu.
L'univers est imprégné d'un sentiment de "Han" (une forme de mélancolie et de ressentiment typiquement coréenne) mêlé à une résilience incroyable. On y découvre des paysages qui évoquent les montagnes brumeuses de Corée, transformées en un terrain de jeu fantastique où la nature est une actrice à part entière, pas juste un décor.
Ce premier tome n'est que la porte d'entrée. La saga se décline en quatre volumes (déjà cultes en Corée et désormais traduits avec soin). C'est une œuvre "fleuve" qui demande de l'investissement, mais la récompense est immense. On n'en ressort pas indemne, car elle nous oblige à regarder nos propres "cœurs" en face.
L'Oiseau qui boit des larmes, c'est la preuve que la fantasy n'est pas qu'un genre de divertissement, mais également un laboratoire social. Lee Young-do a réussi l'exploit de marier l'épique au philosophique, le tout avec un humour décalé qui rend ses personnages incroyablement attachants.
Si vous cherchez une lecture qui va vous hanter (dans le bon sens du terme) et vous faire réfléchir à la structure de notre monde tout en vous faisant frissonner devant des duels à la lance ou l'épée légendaires, ne cherchez plus. Le voyage ne fait que commencer.

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