Jackson Alone de Jose Ando : la face cachée de l'archipel

Après nos détours par la poésie douce-amère du XXe siècle, place à une œuvre contemporaine d'une modernité brutale. Avec Jackson Alone (ou Jackson Hitori), Jose Ando signe un roman au rythme effréné qui vient ébranler l'image d'un Japon lisse, accueillant et sans vagues. En s'attaquant de front aux discriminations raciales et à la condition queer à Tokyo, l'auteur nous livre une satire sociale féroce et profondément politique. Du moins c'est ce à quoi je m'attendais.
L'intrigue s'ouvre sur un postulat aussi absurde que captivant : Jackson, un jeune homme noir d'origine étrangère vivant à Tokyo, découvre la présence d'une vidéo intime de lui circulant sur internet. Le problème c'est que ce n'est pas lui sur la séquence, mais un sosie parfait. Très vite, la rumeur enfle et Jackson se retrouve pris dans un engrenage paranoïaque. Pour laver son honneur, il part en quête de cet énigmatique double. Sa trajectoire va croiser celle d'autres jeunes hommes noirs ou métis vivant dans la capitale, chacun portant le même prénom de passe-partout que la société leur colle sur le dos, ainsi que la même orientation sexuelle.
Sous ses airs de thriller urbain déjanté et presque voyeuriste, le roman dissèque le racisme systémique et ordinaire au Japon. Jose Ando met en lumière cette forme particulière de micro-agressions quotidiennes où l'autre, lorsqu'il est Noir, est constamment fétichisé, hyper-sexualisé ou au contraire perçu comme une menace invisible. Le titre même, Jackson Alone, résonne comme un constat amer : dans une société hyper-homogène qui prône la conformité, sortir de la norme raciale condamne à une solitude structurelle.
Mais la force du livre réside dans l'intersectionnalité de son propos. En croisant la question raciale avec la condition gay au Japon, l'auteur expose la double peine vécue par ses personnages. Évoluer dans les milieux nocturnes ou les applications de rencontre tokyoïtes en tant qu'homme gay et Noir relève du parcours du combattant, entre fétichisme racial, rejet systématique et hypocrisie sociale. La communauté queer elle-même n'est pas épargnée par la critique : Ando montre que les minorités peuvent elles aussi reproduire les schémas d'exclusion de la majorité.
La plume de Jose Ando, énergique, directe et teintée d'un humour noir salvateur, évite heureusement le piège du roman à thèse lourd ou larmoyant. La narration fuse, le ton est résolument pop, presque cinématique, mais le fond reste d'une lucidité dévastatrice. On ressort de cette lecture secoué, loin des clichés d'un Tokyo carte postale, mais profondément marqué par la voix de ces personnages qui luttent simplement pour avoir le droit d'exister sans être réduits à leur couleur de peau ou leur orientation sexuelle.
Pour ce qui est de ce que j'en ai pensé, je suis très mitigée. J'ai adoré l'audace de Jose Ando à écrire sur cette double identité peu représentée et peu considérée au Japon, et tout particulièrement dans la littérature japonaise. Cependant, l'écriture m'a semblée brouillon, parfois anarchique. Le scénario part dans littéralement tous les sens, cela devient difficile à suivre et, malgré les efforts vains de l'auteur, il est impossible de connecter ces évènements entre eux.
Alors que la narration évolue, cela atteint un niveau très impressionnant d'irréalisme qui efface complètement les intentions de ce roman. Le racisme est survolé, la condition queer est dépeinte par des scènes toxiques ou sexuelles caricaturales qui n'offrent aucune nuance ni aucune profondeur (et qui ne font définitivement pas de bien à la communauté LGBT). La fin du roman semble complètement irréel, floue, on n'y comprends rien du tout. Peut être mon avis est-il biaisé par les attentes que j'avais envers ce roman ? Je ne saurais dire. J'ai trouvé la promesse intéressante, voir fascinante, mais l'application de cette promesse fut pour moi une réelle déception. C'est pourtant bien un roman provocateur et éminemment nécessaire pour quiconque souhaite appréhender la complexité du Japon contemporain au-delà des fantasmes, mais très peu intéressant dans le cadre de la représentation de cette communauté gay, très peu axé sur le racisme. C'est une lecture intéressante mais malheureusement pas remarquable.

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