Chronique Skyshade de Alex Aster (spoilers)

/!\ Cette chronique contient des spoilers sur les trois tomes de la saga Lightlark.
Pour ceux qui ne connaissent pas, petit résumé. La saga Lightlark est une romantasy qui se déroule dans un monde où différents royaumes, chacun doté de pouvoirs particuliers (nature, soleil, eau, etc.), sont frappés par une malédiction depuis des siècles. Isla Crown (on repassera pour les noms de famille originaux), la protagoniste, est la dirigeante du royaume Sauvage. Elle se retrouve à participer à un jeu avec les autres souverains sur l’île de Lightlark, jeu ayant pour but de briser cette malédiction. À noter que parmi les souverains il y a ses deux love interests : Oro, souverain de Lightlark, Grim souverain des Nocturne (le soleil et la nuit t’as capté). Skyshade est donc le troisième tome de la saga, et après plein de rebondissements Isla se retrouve souveraine des Nocturnes aux côtés de Grim, la guerre est imminente et Oro lui manque (en gros).
Je vais être honnête : j'avais globalement apprécié les deux premiers tomes, sans être non plus tout à fait convaincue. Le concept était sympa, l'univers avait quelque chose d'accrocheur, et quand on découvre une saga, on a tendance à être plus indulgent, l'attrait de la nouveauté fait beaucoup. En plus, on est concentré sur la rencontre des personnages et la découverte du worldbuilding, ce qui a tendance a camoufler un peu les défauts. Mais avec Skyshade, j'ai enfin compris pourquoi une bonne partie de la communauté booktok reproche à la saga d’être très mal écrite. Et maintenant que je l'ai vu, je ne peux plus ne pas le voir.
La tragédie de ce livre, c'est que l'intrigue de fond est réellement intéressante. Les révélations, les enjeux, le dénouement — sur le papier, ça aurait pu être un tome vraiment intéressant et utile. Mais tout ça arrive dans un rush final, entassé dans les derniers chapitres, après qu'on a passé la majorité du livre à s'ennuyer complet parce que Isla fait sa dark sasuke.
Alors, concrètement, qu’est-ce qui ne va pas ? Accrochez-vous, la liste est assez longue. Pour commencer, le rythme, ou plutôt l’absence de rythme.
Tout va trop vite et pourtant rien n'avance. Les moments importants s’enchaînent à toute vitesse, au point parfois de manquer de logique, tandis que le récit secondaire tourne en rond. Isla n’avance, elle hésite continuellement entre Oro et Grim et se prend pour le centre du monde comme si ses peines de cœurs et sa confiance en elle avaient une quelconque importance face à la mort imminente de centaine de milliers de personnes. Des centaines de pages consacrées à des scènes sans intérêt narratif, et puis soudainement tout se résout en quelques chapitres, résultat : un équilibre et un rythme généraux complètement raté.
Un exemple parfait : toute la séquence de la tueuse nocturne qui sillonne les villes pour éliminer des cibles. C'est expédié en deux-trois phrases, sans enjeu réel, sans conséquence pour l'histoire. Un mini-paragraphe nous informe qu'Isla va tuer des gens parce qu'elle stresse de son mariage, et hop, scène suivante. À quoi ça sert, si ce n'est à nous signaler qu'elle est trop forte et trop sombre ? C'est du pseudo développement de personnage qui rend la protagoniste encore plus détestable qu’elle ne l’était déjà.
Problème également niveau vocabulaire et style. Phrases insipides, vocabulaire pauvre, répétitions. Il n'y a pas grand-chose à ajouter, sinon que quand on lit de la fantasy, on s'attend à être transporté par l'écriture autant que par l'histoire. Là, on est sur du texte fonctionnel, au mieux.
Ensuite, ce qui m’a le plus agacée pendant tout le livre puisque cela me sortait complètement de ma lecture : d’innombrables incohérences. Alex Aster semble parfois oublier les règles de son propre monde, voire même les lois de la physique et de la logique de base. Voici donc une petite liste non exhaustive d’incohérences relevées durant ma lecture :
Isla monte un dragon une fois avec l'aide de Grim, et le chapitre suivant la voilà qui s'élance seule dans une tempête en pleine nuit à dos de dragon... et retrouve par miracle le bateau de la reine sélénite en pleine mer. Pratique. Si on pouvait apprendre nos cours aussi vite qu’Isla apprend la chevauchée de dragon…
La scène des cœurs sur l'épée. Est-ce que quelqu'un a vérifié si c'était anatomiquement et physiquement possible de faire tenir huit cœurs sur une lame sans qu'ils glissent ? Non parce qu’elle tire clairement l’épée par le manche, alors à moins qu’elle ait mis de la colle… Et si l'objectif c'était de récolter du sang, ramener le corps entier n'aurait pas été plus logique qu’un pauvre cœur ? Au pire, elle aurait pu remplir des bouteilles, je sais pas.
La scène où Azul offre à Isla une pierre censée localiser le portail grâce à la prochaine tempête et deux chapitres plus tard, Isla décide de ne pas attendre la prochaine tempête. Donc... c'était quoi l'intérêt de cette scène ?
La carte d’Isla qui n'est pas mouillée quand elle atterrit dans la mer, parce qu'elle avait le bras levé. Sauf qu'elle ne pouvait pas savoir qu'elle allait se téléporter dans l'eau. Détail, certes, mais symptomatique d'une écriture qui ne se relit pas, ou qui d’une auteure qui ne réfléchit pas.
Isla qui refuse de se laisser sauver par Grim pour ne pas condamner Lightlark — mais si elle meurt, elle condamne aussi les Sauvages, les Nocturnes et les Célestes. La logique dans tout ça ?
Et puis il y a l'épisode des serpents, qui mérite carrément son propre paragraphe. Pendant deux tomes entiers et les cent premières pages du troisième : aucun serpent. Puis en l'espace d'un seul chapitre : un serpent à suivre, Wren qui a des serpents, un serpent qui s'enroule autour du poignet d'Isla, Wren qui lui donne le serpent, Isla qui découvre qu'on l'appelle la reine vipère, une gravure d'une femme qui lui ressemble entourée de serpents, et le chapitre suivant qui s'appelle... Les serpents. C'est du symbolisme à la masse, balancé sans aucune préparation narrative. Pourquoi cette soudaine obsession pour les serpents ? Pourquoi pas hein, mais il aurait peut-être fallu les introduire dès le tome 1, petit à petit…
Ah non, voilà en fait ce qui m’a le plus agacée dans ce livre : Isla. Elle est vendue comme une héroïne puissante, complexe, une femme forte, et je suis la première à vouloir des protagonistes féminines qui déchirent. Mais Isla ne mérite pas sa puissance. Elle incarne typiquement le cliché du héros sans mérite. C'est une humaine de vingt ans, qui entrainée quelques années , elle n’a aucune expérience réelle, et elle surpasse tous les personnages qui ont des centaines d'années de pratique derrière eux. Ce n'est pas de la représentation féminine, c'est un cliché ambulant jusqu'aux dents. Elle est passive, tout ce qu’elle obtient c’est grâce à un pouvoir et des facultés hérités sans qu’elle ne les mérite.
Et en dehors de ses capacités, les rares fois où elle prend des décisions, c’est affligeant. Elle fait la dark sasuke pendant des centaines de pages, mystérieuse, tourmentée, secrète, sans que ça serve vraiment le récit (nouveau cliché repéré : le passé tragique comme unique personnalité). Mention spéciale pour la scène où elle prend Astria dans ses bras juste avant son remariage alors qu'elles se détestaient cinq minutes plus tôt. Et pour l'île à son nom, nommée par son père, sur laquelle elle s'interroge "comment une île à mon nom peut exister alors qu'il n'avait pas encore rencontré ma mère ?" : ma belle, ça te vient pas à l'esprit qu'on t'ait appelée comme l'île, et pas l'inverse ? Enfin, d’ailleurs, elle s’appelle littéralement Isla…
Bon, je m’en veux un peu de n’avoir fait que descendre ce livre, passons donc maintenant à ce qui sauve (quelque peu) le livre.
Oro et Grim restent des personnages que j'aime bien. Ils sont clichés, certes (le roi stoïque et le bad boy ténébreux, on a déjà vu ça mille fois) mais ils ont suffisamment de charisme pour qu'on s'y attache. Je comprends juste toujours pas ce qu'ils trouvent à Isla, mais bon.
L'intrigue de fond, comme je le disais, a du potentiel. Les révélations du final sont bien construites et les enjeux de la saga sont intéressants (de base). C'est dommage que tout ça soit aussi mal exploité.
Je lirai le tome suivant — parce qu'il paraît qu'il n'en reste qu'un et que je déteste ne pas lire jusqu’au bout. Et aussi parce que les éditions collector françaises sont absolument sublimes (les couvertures méritent qu'on soit honnête là-dessus). Mais le préquel sur Oro et Grim ? Grosse flemme.
Si vous n'avez pas lu la saga et que vous hésitez : le concept de base vaut le coup d'œil, le premier tome se lit facilement. Mais si vous êtes sensibles à la qualité de l'écriture, préparez-vous à lever les yeux au ciel régulièrement.
Un généreux 3/5 pour l’effort (très généreux).

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