Les nuits blanches : deux solitudes qui s'entrechoquent
- doriane

- 5 févr.
- 6 min de lecture
Un rêveur dans la ville
Cette nouvelle de Dostoïevski prends place dans un décor fabuleux, décrit comme "fantasmagorique", ces nuits d'été dans la grande ville où la réalité et les rêves semblent enchevêtrés dans une spirale de perpétuelles insomnies, où le soleil qui ne se couche jamais finit par brouiller la frontière entre ce qui est vécu et ce qui est espéré. C'est dans ce décor urbain de Saint Pétersbourg qu'on retrouve notre protagoniste, le "rêveur", un homme sans nom qui vit dans ses pensées, ses rêves, et ses livres. Il erre dans les rues de la ville a la recherche d'une occupation. Des visages qu'il connait par cœur, des rues qu'il serait capable d'arpenter les yeux fermés, des bâtiments qu'ils considère presqu'humain parce que c'est la l'unique chose qu'il connait : sa ville.
La ville sert également de scénographie très claire : la scénographie du rêve. Saint-Pétersbourg n'est pas seulement une ville, c'est le seul ami que le rêveur a eu avant Nastenka. Dostoïevski nous dépeint un homme qui salue les colonnes et s'inquiète du ravalement de façade d'une maison rose comme on s'inquiéterait de la santé d'un proche. Cette humanisation des bâtiments trahit l'immense vide de son existence : à défaut d'humains, il a dû peupler sa solitude avec des immeubles, des maisons et des ruelles.
Le Poids des Mots face à la Fluidité du Songe
Le poids des mots est très important dans cette nouvelle. En effet, l'anonymat du narrateur, cet homme sans nom, qui se définit comme un "type", s'effaçant ainsi volontairement derrière l'objet de son affection : Nastenka. Nastenka est cités 138 fois en seulement 80 pages. Elle a un nom, une grand-mère, une histoire et un avenir. La relation entre Nastenka et sa grand-mère renforce une certaine image physique, une épingle qui lie deux êtres, qui contraste violemment avec la fluidité gazeuse du Rêveur. Nastenka souffre d'un excès de présence, de contrainte, alors que lui souffre d'une absence. Leur rencontre n'est pas seulement celle de deux cœurs, c'est celle de la captivité réelle contre l'errance imaginaire.
Tout ce qui entoure Nastenka est magique, fabuleux et intéressant aux yeux du narrateur. Désormais, il n'existe plus que parce qu'il l'écoute. C'est la première âme qu'il rencontre et qui lui attache de l'importance, qui l'écoute, qui le regarde. Sa solitude est si profonde, tellement ancrée dans son être qu'il perd son identité, ne devient plus qu'un "type". Il devient l'ombre de Nastenka, parce que c'est la première fois qu'il se retrouve face à une interaction réelle, et non pas un rêve ou un songe. Quand Nastenka lui sourit ou l'écoute raconter ses longues errances, elle lui renvoie une image de lui-même qu'il ne connaît pas : celle d'un homme qui a de la valeur. Nous nous retrouvons là face à un miroir déformant car il transforme une simple politesse ou une amitié de passage en un amour sacrificiel. Le narrateur est tellement affamé de contact humain que la moindre interaction est magnifiée, démultipliée par son imagination de romantique.
Le narrateur est donc passif : il écoute en acceptant des conditions parfois humiliantes. Il l'écoute sans l'interrompre, même lorsqu'elle le rejette, lui parle d'un autre. Il se rend au lieu de rendez-vous chaque jour, sans exception, alors qu'elle ne prends pas la peine de se déplacer à chaque fois qu'il pleut. Mais il n'accepte pas par bonté d'âme, mais plutôt par désespoir. C'est un homme qui a passé sa vie à parler aux murs qui devient désormais le confident des peines de cœur d'une tierce personne, ce qui lui semble être un luxe, presque un honneur. Il accepte donc malgré lui d'être le second rôle de sa propre vie, pourvu qu'il puisse rester près de Nastenka.
La cathédrale d’illusions : la rencontre comme mécanisme de survie
Pour le narrateur, Nastenka n'est pas "une rencontre parmi d'autres". Elle est la perle rare, la seule personne capable de lui fournir ce qui devient sa bouée de sauvetage : une considération social. Ainsi, ce n'est pas un choix : c'est un réflexe. On ne choisit pas d'aimer dans l'urgence, mais on s'agrippe à la première main tendue vers nous. Et cette amabilité débutante, grandit puis se transforme très rapidement en "passion" pour notre rêveur.
A force de ne parler à personne, les codes de la politesse banals en sont oubliés. Un simple bonjour devient tout à coup une preuve d'intérêt profond, parce que c'est une première. Rien d'autre ne sert de contrepoids, la seule personne qui lui parle est par conséquent la seule digne de son amour. On observe également un contraste entre le silence habituel de la vie de notre rêveur et la voix de Nastenka. Ce contraste est si violent qu'il comble un vide dont il n'avait même pas conscience. Le cerveau assimile donc cela au grand amour, alors que c'est simplement la fin d'un isolement pesant. L'être humain n'est pas fait pour être seul. Pour ne pas sombrer dans la folie ou le néant, le narrateur DOIT transformer cette rencontre en quelque chose de magique, de sacré. C'est là une forme de résilience : plutôt que de voir la réalité (une fille qui attend désespérément son amant), il préfère construire un cathédrale d'illusions.
Finalement, cette parenthèse enchantée ne fait que refermer le piège sur le Rêveur. En étant délaissé au profit d'un homme "réel", il reçoit la confirmation brutale de sa propre immatérialité. Sa blessure est le prix de son audace : il a voulu transformer une résilience désespérée en idylle éternelle.
En repartant seul dans les rues de Saint-Pétersbourg, il emporte avec lui une certitude amère : il est condamné à n'être que le spectateur des bonheurs d'autrui. Sa rencontre avec Nastenka n'était pas le début d'une nouvelle vie, mais l'apothéose de son isolement. Il reste seul car il aime trop le rêve pour supporter la réalité, préférant la nacre d'une nuit blanche à la lumière crue d'un matin ordinaire.
Le jeu cruel de Nastenka
Il serait trop simple de ne voir en Nastenka qu'une jeune fille innocente. En approfondissant un peu, on perçoit une dynamique bien plus trouble : elle se sert du narrateur comme d'un pansement émotionnel. Dès leur rencontre, elle lui impose un contrat cruel :
« Il faut me promettre de ne pas tomber amoureux de moi. »
En posant cette règle, elle se refuse toute responsabilité et s'autorise à puiser dans l'âme du Rêveur tout ce dont elle a besoin pour supporter sa propre attente. Elle joue avec ses sentiments en cherchant dans ses yeux l'assurance qu'elle est toujours désirable, toujours aimable, tandis que son véritable amant reste silencieux et l'ignore. Elle le flatte, l'appelle son « frère », l'implore de ne pas l'abandonner, tout en sachant pertinemment que chaque mot de tendresse est un coup de poignard pour cet homme qui n'a rien d'autre qu'elle. Nastenka ne l'aime pas, elle aime l'amour qu'il lui porte. Elle l'utilise comme une béquille pour traverser ses quatre nuits de doute, et dès que l'amant réel réapparaît, elle jette la béquille sans aucun scrupule. Cette cruauté est d'autant plus sournoise qu'elle se pare des atours de la naïveté : elle lui offre des miettes d'espoir :
« Si lui ne revient pas, je vous aimerai. »
uniquement pour s'assurer qu'il restera là, à portée de main, pour combler son vide à elle.
L'écho contemporain : Le Rêveur à l'ère du numérique
Si cette nouvelle, parut en 1848, résonne encore avec une telle force aujourd'hui, c'est parce que la figure du Rêveur fait écho à notre solitude connectée, pas si différente de la solitude urbaine ici dépeinte. À l'ère des réseaux sociaux et de la vie par procuration, nous fait tous devenir par moments ce protagoniste sans nom. Nous errons au milieu de flux numériques comme il errait dans les rues de Saint-Pétersbourg, observant des vies que nous ne touchons jamais, nous attachant à des images et au paraître comme il s'attachait à des façades de maisons. Le Rêveur, c'est l'ancêtre de l'individu connecté mais profondément seul, celui qui confond l'interaction virtuelle avec une connexion humaine profonde. Aujourd'hui, on "scrolle" la vie des autres comme il lisait ses romans : pour s'évader d'un quotidien où personne ne nous appelle par notre nom. S'identifier au narrateur, c'est admettre cette part de nous qui, affamée de reconnaissance, est prête à idéaliser la moindre notification, tout comme le Rêveur idéalise Nastenka. Dostoïevski, sans vraiment le savoir, a crée une œuvre indémodable, qui résonne dans chacune des époques que nous vivons. Cette "résilience par solitude" est universelle et intemporelle. Nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, ce Rêveur.



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