Lire, c'est lire (eh oui, même si c'est Frieda McFadden)

Je vous propose aujourd'hui un autre format que ce que je fais habituellement. En effet, je souhaitais parler d'un sujet qui me tient à coeur. Alors, il y a des gens qui lisent. Et il y a des gens qui lisent bien. Du moins, c'est ce que certains voudraient nous faire croire.
Vous connaissez le profil. Celui qui, quand vous lui dites que vous avez adoré La Femme de ménage de Frieda McFadden, prend un air légèrement peiné, comme si vous veniez de lui annoncer que vous mangiez des pâtes au ketchup. Celui qui ne lit "que des classiques" ou "de la vraie littérature", avec une majuscule implicite et un mépris bien élevé. Celui pour qui un roman vendu à des millions d'exemplaires est, par définition, suspect.
Bienvenue dans le monde du snobisme littéraire. Un endroit confortable, pourvu qu'on n'y réfléchisse pas trop.
Quand La Femme de ménage a explosé sur les réseaux sociaux, et notamment sur le BookTok, la réaction d'une partie de la communauté littéraire "sérieuse" a été prévisible : un mélange de condescendance polie et de désintérêt affiché. Un thriller psychologique grand public, porté par une narration addictive et des retournements de situation bien ficelés ? Trop facile. Trop accessible. Trop populaire. Et je suis la première a avoir été très sceptique.
Ce que ces critiques oublient (ou feignent d'oublier) c'est que des millions de personnes ont ouvert ce livre, l'ont lu d'une traite, et ont eu envie d'en lire un autre. Dans les gares, le métro, les maison de nombreux français et française, ce livre a su trouver sa place. C'est précisément ça, lire.
Le roman de McFadden n'est pas Madame Bovary. Il ne prétend pas l'être. Mais Madame Bovary n'est pas non plus un thriller haletant qu'on dévore en deux nuits. Les deux peuvent coexister sans que l'un écrase l'autre.
Mais il faut refaire un point pour ceux qui ne sont pas familier avec ces notions, bien que je pense que tout lecteur y ai déjà été confronté. La notion de "vraie littérature" repose sur une hiérarchie culturelle construite, historiquement datée, et socialement très située. Ce n'est pas une vérité objective, c'est un consensus entre gens qui se ressemblent, qui ont fait les mêmes études, fréquenté les mêmes cercles, et décidé ensemble que leurs goûts valaient mieux que ceux des autres.
Le sociologue Pierre Bourdieu l'a démontré avec une précision chirurgicale : le "bon goût" n'est pas inné, il est transmis. Il est un marqueur social avant d'être un jugement esthétique. Quand quelqu'un dit qu'un roman de gare "n'a aucune valeur littéraire", il dit surtout quelque chose sur lui-même et sur le groupe auquel il appartient ou auquel il aspire.
Manga, bande dessinée, romance, littérature jeunesse, thriller, fantasy : tous ces genres ont été, à un moment ou un autre, relégués dans la catégorie du "pas vraiment de la littérature". Tous ont produit des œuvres qui ont marqué des générations entières de lecteurs. Maus d'Art Spiegelman a reçu un prix Pulitzer. Harry Potter a remis des millions d'enfants à la lecture. Persepolis est étudié dans les universités. La frontière entre "grand" et "petit" est bien moins étanche qu'on ne veut bien le dire.
Soyons précis, parce que la nuance compte : dire que toute lecture se vaut ne signifie pas que tout se vaut sur le plan de la complexité. Il existe bien une gradation, mais elle n'est pas une échelle de mérite moral ou intellectuel, c'est une échelle de difficulté technique et de densité.
La Femme de ménage est plus accessible que Les Bienveillantes de Jonathan Littell. One Piece est moins dense narrativement que La Recherche du temps perdu. C'est un fait, pas un jugement. Et ce fait ne dit rien sur la valeur de l'expérience de lecture, sur ce qu'elle apporte à celui qui lit, sur l'émotion qu'elle procure ou sur le chemin qu'elle ouvre.
Parce que c'est bien là l'essentiel : il faut bien commencer quelque part. Le lecteur de romance qui découvre qu'il aime les récits à suspense lira peut-être un jour du Gillian Flynn, puis du Patricia Highsmith, puis du Dostoïevski. Ou pas. Et dans les deux cas, il aura lu. Il aura exercé sa concentration, sa capacité d'empathie, son imagination. Il aura passé du temps dans la tête de quelqu'un d'autre. C'est déjà beaucoup.
Le vrai problème du snobisme littéraire, c'est qu'il décourage. Il fait croire à des gens que ce qu'ils lisent "ne compte pas", que leur plaisir est illégitime, que la lecture est réservée à ceux qui savent déjà quoi lire. C'est une façon très efficace de réduire le nombre de lecteurs, ce qui, dans un contexte où la lecture recule, est un luxe qu'on ne peut pas se permettre.
Et c'est là que le snobisme littéraire révèle sa vraie nature : il ne défend pas la littérature. Il défend un territoire. Un entre-soi. Une façon de signaler son appartenance à un groupe qui a décidé, une fois pour toutes, que le plaisir des autres était vulgaire.
Ce n'est pas de la culture. C'est de la politique sociale déguisée en critique esthétique.
Les chiffres sont têtus. En France, selon le Centre national du livre, près d'un adulte sur quatre déclare ne lire aucun livre dans l'année. Le taux de non-lecture progresse. Les jeunes générations lisent différemment : plus court, plus fragmenté, souvent sur écran.
Dans ce contexte, se battre pour savoir si La Femme de ménage mérite d'être pris au sérieux est un débat indécent. Chaque lecteur gagné à la cause du livre, quel que soit le livre, est une victoire. Chaque lecteur découragé par un regard condescendant est une perte sèche, sans appel.
Il y a une dernière chose que les gardiens du temple oublient systématiquement : personne ne naît lecteur de Proust.
Proust lui-même lisait. Avant d'écrire À la recherche du temps perdu, il a lu Ruskin, Balzac, Saint-Simon, et probablement des choses que ses contemporains jugeaient indignes de lui. Tout lecteur exigeant a un jour été un lecteur débutant. Tout amateur de littérature "difficile" a commencé quelque part : un roman d'aventures, une série young adult, un manga shōnen lu en cachette sous les draps.
La complexité ne se décrète pas d'en haut. Elle s'acquiert, progressivement, par l'accumulation d'expériences de lecture. Et cette progression n'a pas de destination obligatoire. On n'est pas tenu de finir par lire Beckett pour avoir "réussi" sa vie de lecteur. On est simplement invité, si on le souhaite, à aller un peu plus loin que là où on en est, à son rythme, selon ses envies, sans avoir à s'en justifier.
C'est ça, une culture de la lecture. Pas une salle d'attente où l'on trie les gens selon ce qu'ils ont dans les mains.
Alors oui, lire c'est lire. Lire un manga, c'est lire. Lire une romance avec un loup-garou sur la couverture, c'est lire. Et lire, quelle que soit la forme que ça prend, reste l'un des actes les plus résistants, les plus intimes et les plus libres qui soient.
Le snobisme, lui, ne résiste à rien. Il se contente de faire la grimace.
Pour aller plus loin, je vous joint une liste bibliographique sur laquelle je me suis appuyée afin de rédiger cet article, certe revendicateur, mais nécessaire à mon goût, et je vous laisse également la liste des ouvrages et auteurs mentionnés :
Bibliographie approfondie :
BOURDIEU Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris : Éditions de Minuit, 1979. — L'ouvrage de référence sur le goût comme construction sociale et marqueur de classe.
LAHIRE Bernard, La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris : La Découverte, 2004. — Nuance et prolonge Bourdieu : les pratiques culturelles sont plus hétérogènes qu'on ne le croit, y compris chez les "élites".
McFADDEN Frieda, La Femme de ménage (trad. fr.), Paris : Pocket, 2023. — Le roman au cœur du débat.
SPIEGELMAN Art, Maus, New York : Pantheon Books, 1986-1991. — Bande dessinée, prix Pulitzer 1992. La preuve par l'exemple que les frontières de genre sont arbitraires.
Centre national du livre, Baromètre des usages du livre, édition annuelle. — Les données sur les pratiques de lecture en France. Consultable sur le site du CNL.
Ouvrages cités :
McFADDEN Frieda, La Femme de ménage, 2022.
FLAUBERT Gustave, Madame Bovary, 1857.
BOURDIEU Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris : Éditions de Minuit, 1979.
SPIEGELMAN Art, Maus, New York : Pantheon Books, 1986-1991.
ROWLING J.K., Harry Potter (saga, 7 tomes), 1997-2007.
SATRAPI Marjane, Persepolis, Paris : L'Association, 2000-2003.
LITTELL Jonathan, Les Bienveillantes, Paris : Gallimard, 2006.
ODA Eiichiro, One Piece (manga, en cours), Tokyo : Shueisha, depuis 1997.
PROUST Marcel, À la recherche du temps perdu, Paris : Gallimard, 1913-1927.
Auteurs mentionnés sans titre précis :
FLYNN Gillian — auteure de thrillers psychologiques (Gone Girl, Les Lieux sombres).
HIGHSMITH Patricia — auteure de romans noirs (Monsieur Ripley, L'Inconnu du Nord-Express).
DOSTOÏEVSKI Fiodor — romancier russe (Crime et Châtiment, L'Idiot).
BECKETT Samuel — dramaturge et romancier (En attendant Godot, L'Innommable).
RUSKIN John — critique d'art et essayiste britannique, lu et traduit par Proust.
BALZAC Honoré de — romancier français, La Comédie humaine.
SAINT-SIMON (duc de) — mémorialiste français, Mémoires.

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